Accueil > Actualités > Parutions > Évolution holocène de la faune de Vertébrés de France : invasions et disparitions
Évolution holocène de la faune de Vertébrés de France : invasions et disparitions
Publié le jeudi 16 juin 2005, mis à jour le vendredi 9 juin 2006, par J.H. Yvinec
Pascal M., Lorvelec O., Vigne J.-D., Keith P. et Clergeau P. (coordonnateurs), 2003. Évolution holocène de la faune de Vertébrés de France : invasions et disparitions. Institut National de la Recherche Agronomique, Centre National de la Recherche Scientifique, Muséum National d’Histoire Naturelle. Rapport au Ministère de l’Écologie et du Développement Durable (Direction de la Nature et des Paysages), Paris, France. Version définitive du 10 juillet 2003 : 381 pages.

Cet article est en ligne ici avec ses très intéressantes annexes.

Le travail réalisé à l’occasion de cette synthèse a eu pour objectif principal de stabiliser la perception du phénomène d’invasion biologique au sein des peuplements de Vertébrés de France à l’échelle de temps de l’Holocène (entre 9200 ans avant J.-C. et 2002).

Il a consisté à confronter, pour chaque espèce susceptible d’avoir constitué des populations pérennes en France, le plus grand nombre possible d’informations relevant de champs disciplinaires très variés, paléontologie, archéologie, histoire, biogéographie, histoire naturelle, écologie, épidémiologie, pour ne citer que les principales, afin d’établir son statut d’autochtone ou d’allochtone dans les différentes entités biogéographiques de France.

Outre que, pour plusieurs taxons, il n’a pas été possible d’aboutir à une conclusion définitive en la matière en raison de la dispersion et de l’inégalité qualitative et quantitative de la documentation, l’évolution rapide des connaissances produites par les différentes disciplines citées amènera très certainement à opérer des révisions à l’avenir. Nous n’en voulons pour preuve que l’évolution qu’a connue le présent rapport entre sa première version (janvier 2002) et celle-ci. Le nombre d’espèce dont le statut a été examiné, s’est accru de 629 à 699 alors que celui des espèces retenues comme répondant à la définition de l’invasion biologique a décliné de 158 à 154 et que celui des espèces considérées comme disparues de France est passé de 26 à 51. L’intégration des informations nouvelles au sein des bases de données constituées à l’occasion de ce travail sera poursuivie à l’avenir, dans la mesure du possible, par l’équipe Gestion des populations invasives (Institut National de la Recherche Agronomique), en connexion avec les bases de données nationales gérées par l’unité mixte de service Inventaire du Patrimoine Biologique (département Écologie et Gestion de la Biodiversité, Muséum National d’Histoire Naturelle).

C’est donc le statut de 699 espèces de Vertébrés qui a été examiné à travers un réseau de 53 spécialistes, tant scientifiques que gestionnaires de l’environnement ou amateurs. Ceux-ci ont analysé et synthétisé l’information contenue dans plus de 1300 documents dont la majorité sont des rapports ou des thèses publiés pendant les deux dernières décennies et à ce jour jamais cités dans la littérature scientifique. Au nombre de ces 699 espèces, 585 ont été retenues comme autochtones, disparues ou allochtones de la faune holocène de la totalité de la France ou d’une de ses 17 entités biogéographiques retenues pour les besoins de l’étude (11 entités terrestres et 6 bassins hydrographiques).

Parmi ces 585 espèces, 154, soit plus du quart, se sont établies en France ou au moins dans une de ses entités biogéographiques au cours de l’Holocène et sont représentées ou ont été représentées pendant plusieurs siècles par une ou des populations répondant à la définition suivante de l’invasion biologique : une invasion biologique est le fait d’une espèce qui a accru son aire de répartition initiale pendant une période de temps définie, en liaison ou non avec l’activité humaine, et constitue, dans la partie nouvelle de son aire de répartition, une ou des populations pérennes se reproduisant et se maintenant sur place sans d’obligatoires apports extérieurs. Cette définition induit deux corollaires :

  • une espèce est dite autochtone de France ou d’une de ses entités biogéographiques, si elle est réputée s’être reproduite au début de l’Holocène dans les milieux dulçaquicoles, saumâtres ou terrestres de ce territoire, qu’elle y soit actuellement présente, disparue ou de retour après une disparition temporaire,
  • une espèce est dite allochtone de France ou d’une de ses entités biogéographiques si, ne se reproduisant pas dans ses milieux dulçaquicoles, saumâtres ou terrestres au début de l’Holocène, elle y constitue actuellement ou y a constitué pendant plusieurs siècles avant de disparaître, une ou des populations s’y reproduisant de façon pérenne.

Parmi ces 154 espèces, figurent 7 Oiseaux et 3 Mammifères qui, autochtones de France au début de l’Holocène, ont colonisé une ou des régions biogéographiques du pays après une disparition totale. Y figurent également 2 espèces allochtones de France actuellement disparues après plusieurs siècles de présence sur le territoire ainsi que l’Ours brun (Ursus arctos) qui, autochtone de France continentale, a été introduit en Corse à la fin du Moyen Âge où il a constitué des populations marronnes avant de disparaître dans le courant du 17ème siècle.

Parmi ces 154 espèces, 86, soit plus de la moitié, sont des espèces nouvelles pour la France. Autrement dit, le nombre d’invasions biologiques recensées au cours de l’Holocène passe du simple au double selon que l’on considère le sujet à l’échelle géographique de la France ou à celle des entités biogéographiques qui la composent. Une perception fondée des invasions biologiques ne peut donc avoir pour cadre géographique celui des entités administratives ou politiques mais bien celui des entités biogéographiques.

Au nombre des 585 espèces de la faune holocène de France, 51 sont actuellement disparues du pays. Parmi elles, 10 (2 Oiseaux et 8 Mammifères) sont aujourd’hui éteintes sur l’ensemble de leur aire mondiale de répartition. En conséquence, au cours des 11 derniers millénaires, le renouvellement de la faune de Vertébrés de France présente un solde positif de 35 espèces (86-51).

La répartition des 585 espèces de la faune holocène de France entre les 4 entités systématiques traditionnellement reconnues montre de fortes disparités. L’avifaune est largement majoritaire avec 308 espèces, suivie de la faune mammalienne qui totalise 127 espèces, de l’herpétofaune qui compte 80 espèces et de l’ichthyofaune avec 70 espèces.

La part constituée par les 154 espèces répondant à la définition de l’invasion biologique, au sein de chacune de ces entités systématiques, est elle-même très variable et sans rapport avec l’effectif d’espèces que comporte chacune de ces entités. C’est ainsi que, respectivement, 31, 17, 68 et 38 espèces de l’ichthyofaune, de l’herpétofaune, de l’avifaune et de la faune mammalienne, sont concernées. L’ichthyofaune et la faune mammalienne sont donc les deux entités systématiques les plus affectées par les invasions biologiques alors qu’elles se situent respectivement au dernier et au second rang, en termes de nombre d’espèces, au sein de la faune de Vertébrés. Restreindre l’analyse aux espèces allochtones de l’ensemble du territoire ne change pas cette conclusion.

Cet ordre n’est à nouveau pas respecté si l’attention se porte sur les disparitions d’espèces. En effet, 2, 2, 28 et 19 espèces autochtones de l’ichthyofaune, de l’herpétofaune, de l’avifaune et de la faune mammalienne de France sont actuellement entièrement disparues du territoire. Cet ordre n’est également pas respecté si l’attention se porte sur le renouvellement de faune au cours de l’Holocène. En effet, si l’augmentation holocène du nombre d’espèces en France s’élève à 19 pour l’ichthyofaune, elle n’est que de 7 pour l’herpétofaune et de 10 pour l’avifaune. Pendant le même laps de temps, l’effectif d’espèces de la faune mammalienne a décliné d’une unité.

La forte variabilité observée des taux de disparition, d’apparition d’espèce et, en conséquence, de renouvellement de la faune au sein des quatre ensembles systématiques traditionnellement retenus au sein du taxon monophylétique des Vertébrés, conduit à la conclusion que les observations réalisées à l’échelle d’un infra-taxon ne sont pas généralisables aux autres infra-taxon et, à plus forte raison, au taxon dans son ensemble.

Le nombre d’espèces de Vertébrés répondant à la définition de l’invasion biologique au cours des 7 périodes de l’Holocène, est consigné dans la figure 1 du document. Excepté la vague néolithique, le processus d’invasion s’accélère sans surprise dès le début du 19ème siècle et le nombre d’invasions recensées entre 1945 et 2002 représente à lui seul 49 % du total. Cette analyse ne tient pas compte de la durée respective de chacune des périodes prises en considération. Pour pallier cet inconvénient, le taux séculaire d’invasion, défini comme le nombre d’espèces de Vertébrés ayant envahi la France ou au moins une de ses entités biogéographiques pendant un siècle au cours de chacune des 7 périodes de l’Holocène, a été établi (figure 2 du document). Ce taux séculaire d’invasion, stable et inférieur à l’unité pendant les 10 800 premières années, débute une croissance exponentielle avec la période des grandes explorations européennes (1600) et atteint la valeur de 132 invasions par siècle pour la deuxième partie du 20ème siècle.

Si la dimension temporelle est indispensable pour statuer sur le caractère autochtone ou allochtone d’une espèce, ces deux derniers résultats montrent, en outre, que l’approche historique est indispensable à l’appréhension fondée du phénomène d’invasion biologique.

La note réalisée pour chacune des 154 espèces de Vertébrés répondant à la définition de l’invasion biologique, comprend une synthèse des travaux ayant pour objet la détermination de l’impact des populations allochtones sur leurs écosystèmes d’accueil en France. Des travaux relatifs aux impacts écologiques, aux impacts socio-économiques ou à ces deux types d’impacts, ont été recensés pour les populations allochtones de respectivement 11, 14 et 13 espèces. À l’heure actuelle, l’impact écologique et socio-économique de 116 espèces représentées par des populations allochtones en France, soit 75 % de l’ensemble, est totalement non documenté et l’impact écologique n’est documenté, la plupart du temps de façon très fragmentaire, que pour les populations de 24 espèces soit 16 % de l’ensemble.

La note réalisée pour chacune des 154 espèces répondant à la définition de l’invasion biologique, comprend également une synthèse des mesures de gestion mises en place à l’égard de leurs populations allochtones. Si les populations de 45 espèces font l’objet de mesures de gestion fondées sur des préoccupations socio-économiques, aucune ne l’est au nom de préoccupations uniquement environnementales. Seules les populations des deux espèces de Rats (Rattus rattus et R. norvegicus) ont fait l’objet de mesures de gestion à la fois à but environnemental (en milieu insulaire) et socio-économique (en milieu urbain et rural). À l’heure actuelle, les populations allochtones de 107 espèces de Vertébrés, soit 70 % des espèces concernées, ne font l’objet d’aucune mesure de gestion.

Si le caractère allochtone d’une espèce ne justifie pas à lui seul d’entreprendre une gestion de ses populations, documenter l’impact des populations allochtones sur les écosystèmes d’accueil et la biodiversité autochtone constitue un préalable indispensable, ne fut-ce que pour élaborer et argumenter une politique globale de gestion des espèces allochtones. Cette documentation est très restreinte à ce jour. D’où vient cette importante lacune ? Il est clair que la seule désaffection récente des travaux d’histoire naturelle par la science académique n’explique pas l’ampleur du phénomène. L’intérêt des naturalistes pour les espèces allochtones a toujours été limité. Quand ces espèces occasionnent de fortes pertes économiques ce sont les services spécialisés de l’état qui prennent en charges les études. Celles-ci sont alors orientées en fonction des missions particulières de ces services qui n’ont que rarement procédé à des études holistiques prenant en compte l’impact sur les écosystèmes d’accueils. Combler les lacunes dans le domaine de l’impact des populations allochtones sur le fonctionnement de leurs écosystèmes d’accueil nécessiterait donc de convaincre à la fois les naturalistes et la science académique de l’intérêt que présentent les travaux relatifs aux espèces allochtones, puissante source potentielle de perturbation au sein des écosystèmes et excellents modèles pour appréhender de nombreux sujets de science fondamentale.

À ce jour, 70 % des espèces répondant à la définition de l’invasion biologique n’ont fait l’objet d’aucune mesure de gestion. D’où provient cette seconde carence ? Il faut y voir, à nos yeux, une raison psychologique, celle de penser que ce type de problème n’est pas soluble en dépit d’exemples documentés, et l’absence de reconnaissance de la Recherche-Action par la science académique française.

Quoi qu’il en soit, la récente et forte accélération du taux séculaire d’invasion enregistrée au sein des peuplements de Vertébrés de France, qui s’élève à 132 invasions par siècle pour la deuxième partie du 20ème siècle, conduit à penser que le sujet des invasions biologiques sera de plus en plus préoccupant à l’avenir, non seulement en raison de leurs impacts socio-économiques, mais aussi en raison des perturbations qu’elles engendrent dans le fonctionnement des écosystèmes. Outre les études d’impacts et les outils de gestion, il devient urgent de se doter d’outils d’alerte précoce et d’outils juridiques destinés à enrayer ou, pour le moins, à réduire ce processus à l’avenir. L’efficacité de tels outils nécessitera l’élaboration d’une stratégie nationale, qui elle-même ne sera pleinement efficace qu’intégrée à une stratégie européenne.