Os, bois de Cervidés et ivoire : le mobilier en matières dures d’origine animale à Saint-Denis

Les nombreuses opérations archéologiques menées depuis trente ans sur l’ensemble du territoire de la commune de Saint-Denis ont permis de constituer une collection unique de mobilier en matières dures d’origine animale. À ce jour, le corpus se compose de près d’un millier d’objets associés à des lots de déchets de taille dont les plus importants regroupent plusieurs centaines de rebuts. La diversité du mobilier, la variété des matériaux employés (os, bois de cerf et de chevreuil, ivoire) et la large fourchette chronologique représentée (IVe-XXe siècle) soulignent l’intérêt de cette collection.


Si l’Antiquité tardive est représentée principalement par un atelier de production d’épingles à tête anthropomorphe stylisée, la plupart des objets apparaissent au sein de la collection à l’époque mérovingienne. C’est le cas notamment des peignes dont les nombreux exemples ou fragments découverts reflètent la grande diversité des formes connues pour la période médiévale. Ils sont simples ou composites, à une ou deux rangées de dents, décorés ou dotés d’un manche. Toutes ces caractéristiques permettent de dresser une typologie précise mais aussi d’établir des liens avec des centres de production contemporains dans le nord de l’Europe.

Sélection de peignes en os, bois de Cervidés et ivoire (Ve - XVIIIe siècles). Fouilles UASD. [© J. Mangin]
Sélection de peignes en os, bois de Cervidés et ivoire (Ve – XVIIIe siècles). Fouilles UASD. [© J. Mangin]
À partir du VIIIe siècle, un tournant s’opère dans la production d’objets en matières dures d’origine animale par l’apparition de nouveaux types ou la grande diffusions de pièces connues dès l’Antiquité mais peu représentées dans les premiers siècles du Moyen Âge. Les collections de Saint-Denis illustrent cette situation, notamment à travers les pièces de jeux et de loisirs comme les dés, les pions de marelles ou de trictrac et les patins à glace. Des outils (broches ou poinçons) taillés dans des os longs ou des fibulas de porc sont aussi très utilisés à partir de ce siècle. Associés de préférence au tissage, ces objets ont une forme simple qui suggère une grande polyvalence dans leur emploi.

Restitution d’un tablier de trictrac et pièces de jeu, os et bois de cerf (Xe - XVIe siècles). Fouilles UASD. [© J. Mangin]
Restitution d’un tablier de trictrac et pièces de jeu, os et bois de cerf (Xe – XVIe siècles). Fouilles UASD. [© J. Mangin]
Jusqu’au XIIIe siècle, on rencontre fréquemment des ornements de coffret décorés essentiellement de motifs géométriques (ocelles, entrelacs, lignes parallèles, etc.). L’apparition du jeu d’échecs en Occident, aux environs de l’an mil, est illustrée à Saint-Denis par plusieurs pions en bois de cerf. Les instruments à vent (flûte, sifflet) ou des éléments d’instruments à cordes (cordier, cheville) forme aussi un lot important. Enfin, le tablier de jeu de trictrac composé de 33 plaques, dont 26 « flèches », est une découverte exceptionnelle par la rareté des exemplaires connus. Les os plats (côtes, mandibules) et les os longs (fémurs, tibias, métapodes) de grands herbivores forment les principales ressources des producteurs tout au long du Moyen Âge. Les bois de cervidés sont aussi utilisés mais dans une moindre mesure. Plusieurs manches d’ustensiles ont été taillés dans des andouillers de cerf alors que le pivot, partie à la base du bois composée d’un tissu très dense, a permis de réaliser des fusaïoles ou une noix d’arbalète.

La diversité des degrés de façonnage observée sur le mobilier traduit des cadres de productions différents, parfois difficiles à apprécier. Une partie des objets, comme les outils en fibula de porc étaient e toute évidence fabriquée par l’utilisateur au fur et à mesure de ses besoins. À l’opposé, la réalisation des peignes nécessitait un savoir-faire technique (outillage spécifique, connaissance approfondie des propriétés et contraintes des matériaux) propre à un artisan. À l’heure actuelle, nous ne possédons pas les éléments nécessaires pour déterminer la présence d’artisans sédentaires, spécialisés ou non, à Saint-Denis avant l’extrême fin de la période médiévale. Les lots de rebuts découverts pour cette période sont peu nombreux et indiquent la présence ponctuelle d’artisans itinérants.

La fin du Moyen Âge et le début de l’époque moderne sont marqués par le développement de nouveaux objets comme les peignes simples à deux rangées de dents en os ou en ivoire. Les dés se caractérisent alors par des dimensions réduites et le retour à une numérotation « classique » avec le 1 opposé au 6, le 2 au 5 et le 3 au 4. La présence de pièces en ivoire, sculptées en ronde bosse ou décorées avec soin, marque aussi une évolution importante dans le corpus. Un manche de couteau en ivoire d’éléphant avec un jeune homme jouant aux dés est ainsi particulièrement remarquable.

À partir du XVe siècle, des artisans s’implantent aux abords de l’abbaye. Des milliers de rebuts de taille, associés à des objets en cours de façonnage et des produits finis, indiquent la production d’éléments de patenôtres (grains de chapelets), de dés et de boutons à partir d’os de boucherie (os longs et côtes de grands herbivores). Ces découvertes évoquent des corporations de métiers (patenôtriers) dont les statuts sont connus dans plusieurs villes de France dès la fin de la période médiévale. Le travail de l’ivoire d’éléphant est aussi attesté par quelques fragments sans que nous puissions déterminer la nature des objets produits.

Note

Article extrait des Dossiers d’Archéologie, n° 297, 2004, p. 116-117. Numéro consacré à Saint-Denis et l’exposition « Basilique secrète ».

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